L'UNIVERS DE L'OBJET CULTUEL

Fonctions des objets cultuels : contenir, exhiber, identifier, instruire.

Parmi la soixantaine d'objets liturgiques recensés par les catalogues courants du XIXe siècle, les réceptacles dominent et ne peuvent échapper à une certaine ressemblance avec leurs homologues civils. Le calice s'apparente aux coupes d'apparat, les ampoules Saintes Huiles empruntent leur forme et leur technique aux parfumeurs, les burettes ne sont autres que des pots à bec et, groupées par paires, deviennent facilement "huilier et vinaigrier" chez les antiquaires, l'encensoir est proche parent des brûles parfum et les candélabres monumentaux éclairent aussi bien les autels que des châteaux. Cependant , le contenu de l'objet cultuel peut être invisible. Il devient alors porteur d'un message spirituel. Ainsi "fonctionnent" les chapelets, qui ne sont que des compteurs à prière. La liturgie officialise quelques supports de dévotion, tels le Baiser de paix et l'Agnus-Dei.

La fonction de réceptacle de l'objet liturgique répond avec précision à des impératifs cultuels. Le calice est destiné au vin consacré ; les burettes, à l'eau et au vin non consacrés ; le ciboire, l'ostensoir, la patène, la pyxide, aux hosties consacrées ; les coquilles de baptême et les goupillons, à l'eau bénite puis les ampoules au Saintes Huiles. L'encensoir doit son nom au produit qu'il consume, la partie dite tombeau dans les autels est un receptacle de fragments humains cachés, les reliques sont au contraire exhibées par des reliquaires ou des châsses. Le judaïsme sacralise les couteaux utilisés pour la circoncision des nouveaux-nés ou pour l'égorgement à vif des bêtes. Moins vulnérants, les outils du culte catholique se réduisent aux ciseaux de tonsure et à quelques rares truelles et marteaux de consécration et d'ouverture de portes saintes.

La fonction ostentatoire est parfois passagère, liée à un geste : à la messe, le prêtre élève le calice lors de la consécration. Au contraire, l'ostensoir et les monstrances n'ont d'autre rôle que de proposer à l'adoration ou à la vénération des fidèles une hostie consacrée ou une relique, parfois abritée sous un dais ou un ombrelino. Le dais de procession est l'objet liturgique le plus proche d'une architecture mobile. Comme une maison ou une tente, il protège son bénéficiaire des intempéries mais en liturgie, sa fonction est surtout identitaire : il honore ou désigne le Saint-Sacrement ou le personnage le plus puissant de l'assemblée. Les bannières religieuses sortent des mêmes ateliers de fabrication que les drapeaux ou fanions militaires. Ces objets identifient des groupes motivés par une démarche dynamique, commune et publique, qui renvoie à une idéologie précise, exhibée lors d'une occasion particulière : honorer un bataillon ou un saint patron. 

Parmi les objets identitaires figurent la crosse et la mitre des évêques, la croix pectorale et l'anneau qui complètent une tenue codifiée. Les croix de chanoine diffèrent d'un diocèse à l'autre et parfois sont des souvenirs de la vie du chapitre. Parmi les objets de pouvoir, la hallebarde des anciens Suisses, la verge ou la masse du bedeau rappelle ses anciennes attributions de serre-file et l'épée d'honneur des gentilshommes, leur ancienne fonction militaire.

La figuration, qui est aussi une catéchèse, se glisse sur des hampes, des crosses, des noeuds de saisie des pieds de calice, des reliquaires et, dans l'art baroque, lutte d'influence avec les sinuosités décoratives, parfois étendues à l'objet entier. Les émaux peints, les broderies, parent les objets de culte d'une figuration dont les couleurs facilitent l'identification des scènes. L'iconographie religieuse, présente sur les objets liturgiques depuis l'époque romane, disparaît progressivement à la fin du règne de Louis XIV. Au siècle des Lumières, l'indifférence au sujet religieux s'impose jusqu'à tailler des vêtements liturgiques dans les robes de la Cour.

Les couleurs : hiérarchies et symbolisme

Les couleurs jouent un grand rôle dans la vie de l'Eglise romaine ; elles permettent de distinguer les temps liturgiques et les personnes. Au Moyen-Âge, bien avant les peintres, bien avant les teinturiers, ce sont les hommes d'Eglises qui pensent, manipulent et codifient la couleur. Pour l'Eglise, la couleur est d'abord un enjeu théologique dont parlent abondamment les Pères. La couleur pose un problème de fond lié à la physique et la métaphysique de la lumière et donc de la relation que l'homme entretient avec le divin.

Contrairement à la société civile où l'emploi vestimentaire de la couleur bleue est en plein essor au XIIIe siècle et devient la couleur royale, la société ecclésiastique s'oriente vers le rouge de plus en plus présent à la cour papale. Le primat du rouge dans le vestiaire est attesté bien avant la civilisation romaine et s'enracine dans la protohistoire. Les liturgistes médiévaux rapportent que la pourpre est un privilège impérial obtenu par le pape dès l'époque paléo-chrétienne. La pourpre cardinalice procède du rouge papal déjà porté par les légats, alter ego du pontife romain, depuis qu'Innocent IV permit aux cardinaux de se coiffer d'un large chapeau de cette couleur. A la suite des cardinaux, les évêques prennent des vêtements de même coupe mais dont le rouge est assombri par le bleu ou le noir, mélange qui donne une couleur violette plus ou moins soutenue. Ils obtiennent la calotte violette en 1867, puis la barette violette en 1888. Aux curés, il ne reste que le noir.

Le système liturgique de l'Eglise romaine comme les autres systèmes symboliques de l'Antiquité tardive, se construit autour de trois couleurs fondamentales de la culture occidentale : blanc, rouge et noir. Il existe comme partout une quatrième couleur, une couleur "soupape" qui est le vert. Au XIIIe siècle, la couleur passe du domaine symbolique au domaine emblématique. En occident, à partir du IXe siècle, les ministres du culte portent pour la célébration des vêtements dont la couleur identifie chaque temps liturgique. Le pape Innocent III, vers 1210, distingue quatre couleurs à l'usage de l'Eglise de Rome : blanc, vert, noir et rouge qui s'imposent progressivement. En 1570, le Missel Romain, rend obligatoire l'usage romain des cinq couleurs, mais certaines églises locales conservent leurs usages anciens jusqu'au XVIIIe siècle. A partir du XIXe siècle, on atteint plus d'unités. Les couleurs prescrites sont le blanc, le bleu, le cendré, le noir, le rose, le rouge, le vert et le violet. Le drap d'or est toléré pour suppléer le blanc, le rouge et le vert ; le drap d'argent remplace le blanc. Les couleurs liturgiques apparaissent sur la chasuble, la dalmatique, la tunique, le pluvial, le voile de calice, la bourse, les pontificalia sauf la mitre, et sur l'antependium, la garniture du trône épiscopal et du faldistoire.